Violences du 17 octobre : le maire de Lannion prend la parole

Le maire de Lannion, Éric Robert, à son bureau.

À la suite des violences survenues samedi 17 octobre, l’Association des maires de France (AMF) a appelé les communes à se rassembler devant leur mairie pour condamner les attaques contre les institutions républicaines, exprimer leur soutien aux victimes et aux forces de l’ordre et réclamer le rétablissement de l’autorité de l’État et de l’ordre public.

La Ville de Lannion a choisi de ne pas organiser de rassemblement, sans rien retirer à sa solidarité avec les habitants, les commerçants, les agents publics et les maires confrontés à ces violences.

Ce choix traduit une volonté de ne pas limiter la réponse à ces événements à la seule question de l’ordre public. À Lannion, les manifestations se sont déroulées dans le calme. Les revendications exprimées, les difficultés sociales et les inquiétudes démocratiques qui traversent le pays méritent elles aussi, d’être entendues.

Dans une tribune intitulée « La République ne se défend pas seulement dans la rue », Éric ROBERT revient sur ces événements et défend une réponse politique qui conjugue sécurité, justice sociale et dialogue démocratique.

Retrouvez ci-dessous l’intégralité de sa tribune.


La République ne se défend pas seulement dans la rue

Tribune d’Éric ROBERT maire de Lannion

Les événements de ce samedi 17 octobre m’ont profondément choqué. Des commerces pillés, des bâtiments publics saccagés, des forces de l’ordre prises pour cible. Et à Limoges, l’hôtel de ville incendié. Pour un maire, voir s’attaquer ainsi à une mairie, ce lieu où la République accueille, protège et accompagne les habitants au quotidien, est particulièrement révoltant.

Je veux exprimer ma solidarité avec les habitants, les commerçants, les agents publics et les maires touchés par ces violences. Je veux aussi saluer l’engagement des policiers, des gendarmes et des sapeurs-pompiers qui ont dû y faire face. Leur mission est essentielle et les difficultés rencontrées samedi ne sauraient être imputées à celles et ceux qui étaient sur le terrain. Elles interrogent néanmoins l’anticipation de cette journée et les moyens mobilisés par l’État pour assurer la sécurité de tous. Des réponses devront être apportées.

À Lannion, comme dans de nombreuses villes, la mobilisation s’est déroulée dans le calme. Je tiens à le souligner car c’est aussi cela la réalité de cette journée : des habitants qui se mobilisent, expriment leurs désaccords et exercent pleinement leurs droits démocratiques. Comme maire, je considère que notre responsabilité n’est pas seulement de garantir les conditions de cette expression, mais aussi de prendre au sérieux ce qu’elle nous dit de l’état de notre société. La tranquillité d’une manifestation ne rend pas les revendications moins urgentes ni les colères moins légitimes.

Il faut être très clair : les manifestants ne sont pas les pilleurs. Des centaines de milliers de personnes se sont mobilisées pour exprimer des revendications sociales. D’autres ont choisi de détruire, de voler ou de s’attaquer aux institutions. Les premiers exercent une liberté fondamentale. Les seconds doivent répondre de leurs actes.

Confondre les deux serait une faute. Cela reviendrait à laisser les violences faire disparaître les raisons mêmes de la mobilisation.

Et ces raisons, nous les connaissons.

Pour beaucoup de Français, la fin du mois commence le 5. Le carburant, les courses, le logement, l’énergie pèsent toujours plus lourd dans les budgets. Les tensions internationales ajoutent à l’incertitude tandis que les inquiétudes grandissent sur l’avenir de nos jeunes, les conditions d’enseignement dans les lycées, l’accès aux soins ou la qualité des services publics. Salariés, parents, étudiants, retraités : les difficultés ne sont pas les mêmes mais partout s’exprime le sentiment de devoir faire face à davantage de contraintes avec moins de perspectives et moins de prise sur l’avenir. Et derrière ces inquiétudes se pose une question fondamentale : celle de la répartition des richesses et des efforts demandés à chacun. Car une société ne peut durablement demander toujours plus à ceux qui ont déjà si peu de marges de manœuvre. C’est bien notre capacité à garantir davantage de justice sociale et à redonner à chacun confiance dans l’avenir qui est aujourd’hui en jeu.

Depuis près de dix ans, les gouvernements d’Emmanuel Macron ont engagé des réformes qui ont profondément transformé les rapports entre l’État, les services publics, les organisations syndicales et les citoyens. Il serait trop facile de leur attribuer toutes les difficultés du pays, dont certaines sont bien antérieures à 2017. Mais il serait tout aussi commode de faire comme si les choix de cette décennie n’avaient joué aucun rôle dans la situation actuelle.

La réforme du droit du travail, celle de l’assurance chômage, les retraites, les contraintes budgétaires imposées aux services publics et aux collectivités ont été autant de décisions qui ont suscité des oppositions sociales importantes. La question n’est pas seulement de savoir si ces réformes étaient nécessaires ou non. Elle est aussi de regarder comment elles ont été conduites, quelle place a été laissée à la négociation et ce qu’elles ont produit dans la relation entre les citoyens et le pouvoir.

Le macronisme a fait de l’affaiblissement des contre-pouvoirs une véritable méthode de gouvernement : les organisations syndicales ont été marginalisées, les corps intermédiaires tenus à distance et le dialogue social réduit à une mise en scène de la concertation. Quand la contestation persiste, le passage en force prend le relais, jusqu’au recours au 49.3. On ne peut pas pendant dix ans, affaiblir méthodiquement les lieux de négociation, mépriser les désaccords et contourner les oppositions puis s’étonner que la confiance démocratique s’effondre.

Les syndicats, les partis politiques, les associations, les élus locaux ne sont pas des intermédiaires encombrants. Ils sont indispensables. Ils permettent à des citoyens qui ne disposent pas individuellement du pouvoir de peser sur les décisions de s’organiser, de formuler des propositions et d’obtenir des avancées… Leur affaiblissement ne date pas de 2017. Il tient aussi aux transformations du travail, à la précarité, à la perte de confiance dans les partis et à l’évolution des formes d’engagement. Mais une conception trop verticale du pouvoir n’a certainement pas contribué à leur redonner toute leur place.

Nous en voyons aujourd’hui les limites.

Lorsque les organisations représentatives ne parviennent plus à structurer les mobilisations, lorsque les interlocuteurs se multiplient sans qu’une négociation puisse réellement s’engager, lorsque les citoyens doutent de l’utilité même du dialogue, le conflit devient plus difficile à comprendre, à accompagner et à résoudre.

Cela ne rend personne violent. Cela n’excuse aucun pillage. Mais cela crée une situation dans laquelle les revendications peuvent se retrouver sans débouché politique, tandis que des groupes violents profitent du désordre pour imposer leurs propres méthodes.

Et face à cela, que proposons-nous ?

Davantage de policiers ? Ils sont indispensables, mais leur demander de régler seuls une crise sociale et démocratique serait leur confier une mission qui n’est pas la leur.

Les forces de l’ordre sont elles aussi un service public. Elles doivent disposer des effectifs, de la formation et des moyens nécessaires pour protéger les citoyens, sécuriser les manifestations et intervenir dans le respect du droit. Elles ne peuvent être la dernière réponse d’un État qui aurait progressivement perdu sa capacité à dialoguer.

Cette question des services publics, les maires la connaissent bien.

Nous voyons les difficultés d’accès aux soins, les inquiétudes des familles pour l’école, les besoins croissants d’accompagnement social, les conséquences de la précarité. Nous voyons aussi les agents publics qui continuent chaque jour, à répondre aux habitants avec des moyens qui ne suivent plus l’évolution des besoins.

Lorsque l’État se retire ou réduit ses capacités d’intervention, les difficultés ne disparaissent pas. Elles arrivent au guichet des mairies, dans les centres communaux d’action sociale, dans les associations, auprès des élus de proximité.

Et lorsque ces derniers n’ont plus les moyens d’y répondre, c’est la confiance dans l’ensemble des institutions qui s’abîme.

C’est pourquoi je suis profondément inquiet de la situation actuelle.

Non seulement à cause des violences de samedi mais aussi parce que nous risquons de nous enfermer dans un débat où chacun sera sommé de choisir entre l’ordre et la justice sociale.

Ce serait une impasse.

Les habitants des quartiers populaires, les salariés modestes, les familles qui dépendent des services publics ont autant besoin de sécurité que de justice sociale. Ce sont souvent eux qui subissent le plus directement les violences, les dégradations et les interruptions de services.

Ils n’ont pas à choisir entre pouvoir manifester, vivre en sécurité et bénéficier de services publics dignes de ce nom.

Je suis également préoccupé par les conséquences politiques de cette situation. L’extrême droite trouve dans les images de violence de quoi alimenter son discours sur l’autorité et le désordre. Mais une réponse qui se limiterait à durcir le maintien de l’ordre, sans traiter les difficultés sociales et démocratiques laisserait intactes les tensions qui traversent le pays.

À six mois de l’élection présidentielle, nous ne pouvons pas continuer à gérer les crises les unes après les autres sans nous interroger sur les choix qui les précèdent.

Il faut des réponses immédiates aux préoccupations exprimées sur les salaires, le pouvoir d’achat et les conditions d’enseignement. Il faut aussi retrouver une véritable pratique de la négociation, dans laquelle les organisations syndicales et les représentants des citoyens ne sont pas simplement consultés une fois les décisions prises.

Il faut donner aux collectivités les moyens d’assurer leurs missions, maintenir des services publics accessibles, investir dans l’éducation et l’accompagnement de la jeunesse et cesser de considérer la dépense publique uniquement comme un coût, sans regarder ce qu’elle apporte à la société.

Cela suppose des choix budgétaires, des priorités et du courage politique. Pas seulement des déclarations.

Je ne crois pas que les Français aient renoncé à la démocratie. Je vois au contraire dans nos communes des habitants qui s’engagent, des bénévoles qui donnent de leur temps, des agents publics attachés à leurs missions, des citoyens qui veulent être associés aux décisions.

Cette énergie existe. Encore faut-il que nos institutions sachent lui faire une place et lui donner les moyens d’agir.

Je suis en colère devant les violences de samedi. Je le suis aussi devant le risque de voir une mobilisation sociale entière réduite aux actes de ceux qui l’ont défigurée.

Comme maire, je défendrai toujours les institutions républicaines, les agents qui les font vivre et les libertés qu’elles garantissent.

Mais défendre la République, c’est aussi prendre au sérieux ce qu’elle doit à ses citoyens.

La réponse aux événements du 17 octobre ne peut pas se limiter à rétablir l’ordre dans les rues. Elle doit aussi permettre de retrouver une perspective politique, sociale et démocratique.

C’est cette responsabilité qu’il nous faut maintenant assumer.