Stop aux discriminations

Grand angle

Stop aux discriminations

C’est en faisant le bilan du Contrat de ville* en 2023 que l’envie (et le besoin) de travailler sur la thématique des discriminations est née. En effet, « les partenaires avaient constaté beaucoup de faits de discrimination dans les quartiers », se souvient Audrey Jolivel, responsable de l’animation de quartier à la Ville. « Témoins de ces situations, ils se sont souvent sentis démunis, pas outillés pour y faire face. » On parle là d’animateurs, du personnel des centres sociaux, de gardiens d’immeubles, d’associations présentes dans les quartiers, d’assistantes sociales…

La lutte contre les discriminations sous toutes ses formes est par ailleurs inscrite au Projet Éducatif de Territoire (PEdT). Ce contrat national a vocation à soutenir et formaliser le principe de co-éducation ainsi que la continuité éducative entre les temps scolaires et périscolaires. Il est signé pour 3 ans avec le maire, la CAF, l’Éducation Nationale et les services départementaux de la jeunesse et des sports. « En septembre 2025, nous avons signé un nouveau PEdT pour la période 2025-2028. Il concerne les enfants de 2 à 15 ans et porte plusieurs ambitions, notamment réduire les inégalités sociales et soutenir le mieux-vivre ensemble », note Fabien Canévet, adjoint en charge des politiques éducatives. Le PEdT ne concentre pas toutes les actions éducatives que la Ville met en place. Il est néanmoins nécessaire pour faciliter certains appels à projets (et donc l’obtention d’aides financières).

L’éducation à la citoyenneté est un axe fort de ce PEdT, qui comprend la lutte contre les discriminations et l’accompagnement à la construction de l’esprit critique. Depuis début 2025, plusieurs acteurs des quartiers prioritaires de Lannion mènent un vaste projet autour des discriminations, et notamment du racisme.

* Document contractuel et multi-partenarial qui fixe les objectifs à atteindre dans les quartiers classés Politique de la Ville (à Lannion : Ker Uhel et Ar Santé-Les Fontaines, avec un rattachement de Pen ar Ru).

Poser des bases communes sur les discriminations

Traiter du sujet des discriminations ne s’improvise pas. Le constat partagé lors du bilan du contrat de ville de l’augmentation de faits de discriminations dans les quartiers prioritaires a amené les partenaires sociaux à s’emparer du sujet. Trois jours de formation en novembre 2024 et mars 2025 ont permis de poser les bases d’un discours commun. Damien Boisset et Anne Morillon, du collectif Topik, ont ainsi dispensé une formation axée sur les discriminations raciales. Dans la salle, une douzaine de personnes qui travaillent dans des structures variées, qui exercent des métiers différents, auprès de publics d’âges divers, mais avec une unité de lieu : les quartiers prioritaires de Lannion. La formation vise à « étoffer la posture professionnelle : savoir comment réagir face à une situation de discrimination raciale et vers qui orienter », soulignent les formateurs. La dernière journée a permis de faire le point sur un projet commun : un dépliant à destination des professionnels. Un peu comme une boîte à outils, il recensera un rappel de la loi, des contacts pour orienter les personnes concernées, un argumentaire pour contrer des discours discriminants.

C'est quoi être discriminé ? Le projet a été véritablement lancé à l’occasion d’une journée spéciale en février 2025, avec des enfants et adolescents de 6 à 15 ans dans les quartiers. Des jeux ont permis d'appréhender la thématique, puis la journée à évolué vers le théâtre forum : les animateurs se mettaient en scène dans des situations discriminantes, dans l’objectif de lancer le débat. Dans cette situation, comment aurait-il fallu réagir ? Cette autre situation est-elle discriminante ou pas ? Un quizz sur les lois sur les discriminations était aussi à l’ordre du jour. « L’objectif était d’avoir une base commune », rappelle Audrey Jolivel, responsable de l'animation de quartier.

Débat mouvant à l’école du Rusquet

Dans la période des vacances de février à celles d’avril 2025, le thème des discriminations s’est invité sur les temps d’animation périscolaire à l’école du Rusquet. Chaque semaine, un mot sur cette thématique était étudié. Mais « apprendre un mot pour apprendre un mot, ça ne fonctionne pas. Il faut y mettre du sens, il faut du temps pour s’approprier la notion », explique Patricia Mirey, coordonnatrice des temps périscolaires. Pour les plus jeunes, le premier mot était Entraide. Puis, la semaine suivante, Discrimination. « Pour faire comprendre cette notion, il a fallu faire le rapport entre le mot et l’action, en donnant des exemples de situations concrètes », souligne Servane Trézeguet, animatrice. Chez les plus grands, on a parlé Préjugé et Racisme avant d’aborder Discrimination.

Ce vendredi midi, c’est la fin de la semaine, et les grands se regroupent pour un petit bilan en forme de débat mouvant. Dans la salle coupée en deux par une ligne au sol, les enfants se déplacent selon qu’ils sont d’accord ou pas avec l’affirmation énoncée. Ensuite, le débat s’installe, avec le bâton de parole pour favoriser l’écoute et l’expression. Romane, animatrice, énonce la première phrase : « Se moquer gentiment, ce n’est pas grave. » Les enfants bougent, hésitent, passent d’un côté de la ligne avant de se raviser, parfois. Patricia fait circuler le bâton de parole : « Se moquer gentiment, c’est quand même se moquer ! », dit une fillette aux cheveux clairs. Sa copine renchérit : « Moi je ferais ça seulement à quelqu’un que je connais bien… » Et plus loin, un garçon prend la parole : « Moi j’aime pas quand on se moque de moi, même si c’est gentiment. » Au final, la majorité des élèves semble pencher vers le pas d’accord : se moquer, c’est grave.
Seconde assertion : « Si je suis témoin d’une discrimination, je dois intervenir. » Les enfants se déplacent et beaucoup lèvent la main pour expliquer leur choix. « Oui, je suis d’accord, parce que ça peut faire mal et ça peut devenir du harcèlement », dit un garçon. Un autre n’est pas d’accord : « Je ne m’en mêle pas tout de suite, je vais chercher un adulte », tandis qu’un troisième abonde : « Il ne doit pas me défendre, c’est à moi de le dire. » Plusieurs élèves franchissent la ligne au cours de la discussion, passant d’un côté à l’autre de la ligne de partage. Écouter les arguments des autres tout en conservant son libre arbitre : c’est l’apprentissage de l’esprit critique !

Voyager pour apprendre ensemble

Pendant les vacances de la Toussaint, 7 jeunes de 14 à 19 ans issus en majorité du quartier des Fontaines partiront à Strasbourg pour une semaine, un voyage entièrement financé par le programme Erasmus. Le groupe s’est constitué autour de jeunes avec qui Audrey Jolivel, animatrice de quartier, et Nadia Masrour, de l’association Prev’22 Beauvallon, ont déjà eu des échanges sur la question du racisme. Les jeunes se voient régulièrement depuis le mois de juin pour préparer leur séjour (définir le programme, réserver les transports, l’hébergement…) et développer leurs connaissances sur l’Europe et les discriminations. « Nous avons imposé deux visites : celle du Parlement européen et celle du camp de concentration de Struthof », explique Audrey Jolivel. Le voyage affiche deux objectifs principaux (en apprendre davantage sur l’Europe et la Seconde Guerre mondiale), mais aussi une multitude de bénéfices connexes : aborder les discriminations et ses conséquences dans l’histoire, changer ses habitudes en découvrant une nouvelle ville, apprendre à parler en groupe, écouter les autres, faire des choix ensemble, partager son expérience au retour… Voyager, c’est apprendre sans en avoir l’air !

La famille des z'unik

Anne-Gaëlle Chauvey a installé son atelier artistique sur chacune des fêtes de quartiers cet été : des marqueurs noirs, des feutres fluo, des dés et une règle du jeu. Une jeune femme s’approche : « Je ne sais pas dessiner, ce n’est pas pour moi ! » Au contraire, lui répond Anne-Gaëlle Chauvey : l’atelier est conçu pour que chacun puisse dépasser ses préjugés, et savoir dessiner n’est pas le but. Le jeu est simple : je lance le dé, le chiffre m’indique quel type de cadre je dois dessiner (carré, ovale, losange…). Je relance le dé pour déterminer la décoration du cadre (hachures, points, croisillons…). Je relance pour la forme du visage (rond, allongé…), etc jusqu’aux lunettes, nœud papillon et couleurs à y apporter. « On doit accepter la consigne qui tombe avec le dé. Il y a de la surprise, les portraits se créent au fur et à mesure. C’est l’occasion de discussions sur les différences, l’acceptation, et aussi des rigolades ! », se réjouit l’enseignante en dessin et peinture, formée à la médiation artistique. Elle a élaboré ce petit jeu spécifiquement pour répondre au projet sur les discriminations. « Tous les portraits font partie d’une même famille, le noir et les fluo apportant une cohérence, mais chacun est unique. C’est la famille des z’unik. » Au total, environ 70 portraits composent cette famille bigarrée, pleine de différences et pourtant unie.

Un temps fort en forme de restitution du projet sur les discriminations sera organisé le samedi 15 novembre au Centre Saint Élivet. Au programme : expositions, échanges de savoirs multi-culturels, théâtre d'impro, buffet froid aux couleurs du monde... Le programme complet bientôt sur notre site internet.